Dans les premiers jours de l’incendie tragique du bar Le Constellation à Crans Montana, survenu le 1ᵉʳ janvier 2026 et ayant fait des dizaines de victimes et de nombreux blessés graves, les équipes médicales ont dû affronter une double urgence : sauver des vies et soigner des brûlures étendues chez des patients dont la peau et la microcirculation avaient été profondément endommagées.
Confrontés à des zones de brûlure profondes où les vaisseaux sanguins sont détruits et incapables d’apporter naturellement l’oxygène nécessaire à la cicatrisation, les cliniciens ont eu recours à une technologie médicale innovante : un gel cicatrisant inspiré d’une molécule extraite d’un ver marin, Arenicola marina. Cette autorisation exceptionnelle d’usage compassionnel a été accordée au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne pour traiter plusieurs grands brûlés du drame, alors que les traitements classiques peinent à répondre aux besoins cliniques urgents des patients.
L’origine de cette avancée remonte à la découverte, dans le sang du ver marin Arenicola marina, d’une hémoglobine extracellulaire d’une efficacité exceptionnelle pour le transport d’oxygène. Appelée M101, cette molécule possède une structure très différente de l’hémoglobine humaine : elle peut fixer et libérer l’oxygène de manière continue, sans être enfermée dans des globules rouges, et transporter jusqu’à quarante fois plus d’oxygène par unité que notre propre hémoglobine. Cette capacité provient de sa taille et de sa composition uniques, développées au cours de millions d’années d’évolution pour permettre à l’animal de survivre à de longues périodes de faible oxygénation à marée basse.
Sur le plan thérapeutique, ces propriétés remarquables se traduisent par une oxygénation locale des tissus extrêmement efficace, même lorsque la circulation sanguine est compromise. Dans les cas de brûlures graves, où la microvascularisation est insuffisante, l’apport d’oxygène est un facteur essentiel de cicatrisation : il stimule la prolifération cellulaire, favorise la formation de nouveaux vaisseaux (angiogenèse), limite l’inflammation et réduit le risque d’infection. En incorporant cette molécule M101 dans un hydrogel ou un pansement, l’oxygène est directement fourni aux zones blessées, contournant ainsi la dépendance à la perfusion sanguine locale.
L’utilisation à Crans‑Montana s’inscrit dans un cadre d’accès compassionnel. En effet, si le traitement n’est pas encore autorisé sur le marché ni en Suisse ni dans l’Union européenne, il peut être employé dans des situations où les options thérapeutiques disponibles ne répondent pas de manière satisfaisante aux besoins des patients. Dans ce contexte, le CHUV a pu se procurer ces gels innovants auprès de l’entreprise française Hemarina, qui développe cette technologie depuis plus de quinze ans, en partenariat avec des équipes de recherche et des hôpitaux. En France, un patient brûlé à 85 % avait bénéficié d’un traitement similaire, avec une réépidermisation rapide et une réduction spectaculaire des besoins en greffes classiques, ce qui avait permis une récupération bien plus favorable.
Au‑delà des brûlures, les perspectives thérapeutiques de M101 sont vastes. Cette molécule ne se contente pas de stimuler la cicatrisation : ses qualités d’oxygénation en font un candidat prometteur pour préserver les organes destinés à la transplantation pendant leur transport, pour traiter d’autres formes de blessures, pour accompagner certaines pathologies cardiovasculaires ou neurologiques, et même pour soutenir des tissus dans des situations où l’oxygène fait défaut. Des recherches fondamentales et cliniques explorent également ses propriétés anti‑inflammatoires, anti‑bactériennes et antioxydantes, qui pourraient élargir encore son champ d’application.
Si cette technologie en est encore à ses débuts, son intégration dans les pratiques cliniques d’urgence comme à Crans‑Montana illustre une médecine inspirée de la nature qui trouve des solutions où les approches conventionnelles atteignent leurs limites. Ce petit ver marin, invisible sous les sables de nos côtes, pourrait bien devenir l’une des clés des soins de demain, transformant des molécules anciennes en remèdes modernes au service de vies humaines.
