Le 7 octobre 2026, le chimiste français Henri Kagan, âgé de 95 ans, a reçu le prix Nobel de chimie conjointement avec le Japonais Kenso Soai. Leurs travaux sur la synthèse asymétrique ont profondément transformé notre compréhension des réactions chimiques et ouvert de nouvelles perspectives pour la fabrication de médicaments. Une distinction qui récompense plusieurs décennies de recherche fondamentale.
Pour comprendre l’importance de cette découverte, il faut s’intéresser à une propriété étonnante de certaines molécules : la chiralité. Nos deux mains constituent une excellente illustration de ce phénomène. Elles sont symétriques, comme des images dans un miroir, mais impossibles à superposer parfaitement.
Il en va de même pour certaines molécules qui possèdent deux configurations spatiales distinctes, appelées énantiomères. Ces molécules ont la même composition chimique, mais leur organisation tridimensionnelle diffère, conduisant à modifier considérablement leurs propriétés biologiques. Aussi, deux énantiomères d’une même substance peuvent interagir différemment avec les protéines de notre organisme. L’un peut produire l’effet thérapeutique recherché, tandis que l’autre peut être moins actif, voire provoquer des effets indésirables.
La capacité à fabriquer sélectivement une seule de ces deux formes représente donc un enjeu majeur pour la médecine moderne.
C’est précisément dans ce domaine qu’Henri Kagan s’est illustré. Né en 1930, ce chercheur français a commencé sa carrière au CNRS avant de soutenir, en 1960, une thèse consacrée à la chimie des stéroïdes au Collège de France. Il a ensuite poursuivi ses recherches à Orsay, au sein de l’actuelle Université Paris-Saclay.
Dès les années 1970, il participe au développement de la catalyse asymétrique, une technique permettant d’orienter une réaction chimique vers la production préférentielle d’un énantiomère.
En 1971, Henri Kagan contribue à la mise au point du DIOP, un composé devenu une référence historique pour la conception de catalyseurs – substance facilitatrice d’une réaction – asymétriques : lorsqu’un catalyseur possède lui-même une structure chirale, il peut favoriser la formation d’une configuration moléculaire plutôt que de son image miroir.
Or, dans les années 1980, Kagan démontre qu’un catalyseur présentant un déséquilibre relativement modeste entre ses deux formes peut conduire à un produit beaucoup plus fortement enrichi dans une seule configuration. Autrement dit, une petite asymétrie initiale peut être amplifiée au cours de la réaction. Cette découverte a permis de mieux comprendre les interactions entre molécules et d’améliorer la conception des procédés de synthèse chimique.
Le second lauréat, Kenso Soai, a prolongé cette réflexion en étudiant l’autocatalyse asymétrique. Dans certaines réactions, les molécules produites contribuent elles-mêmes à accélérer leur propre formation. Lorsqu’un léger déséquilibre initial favorise une configuration, ce mécanisme peut progressivement amplifier cette préférence jusqu’à produire presque exclusivement un seul énantiomère.
Ces recherches présentent également un intérêt pour comprendre pourquoi les molécules du vivant privilégient-elles certaines orientations spatiales. En effet, les protéines biologiques sont ainsi constituées presque exclusivement d’acides aminés d’une même famille chirale. Les mécanismes étudiés par Kagan et Soai fournissent des pistes pour comprendre comment une telle préférence aurait pu émerger à partir d’une chimie initialement moins sélective. Ils ne constituent toutefois pas une démonstration de l’origine de cette asymétrie dans le vivant.
Le Nobel 2026 possède enfin une dimension symbolique particulière. En 2001, le prix Nobel de chimie avait déjà récompensé des avancées majeures en catalyse asymétrique, sans distinguer Henri Kagan, pourtant reconnu comme l’un des pionniers de cette discipline. Vingt-cinq ans plus tard, cette nouvelle récompense consacre l’importance de ses contributions scientifiques, qui ont contribué à donner aux chimistes un contrôle plus précis sur la matière, avec des conséquences pour la santé et la compréhension du vivant.
