Développé sous la maîtrise d’œuvre d’ArianeGroup pour le compte de l’Agence spatiale européenne (ESA), Ariane 6 a réalisé son premier vol en configuration A64, c’est-à-dire avec quatre propulseurs, jeudi 12 février 2026. Elle a vocation à assurer l’accès autonome de l’Europe à l’espace.
Les lanceurs ont un rôle stratégique. Si mettre un satellite en orbite est une prouesse technique, c’est aussi un enjeu économique, scientifique et politique. Les satellites de télécommunications, d’observation de la Terre, de navigation ou de recherche scientifique sont devenus essentiels dans le quotidien des Européens et disposer d’un lanceur fiable permet de ne pas dépendre d’autres puissances spatiales pour accéder à l’orbite.
Ariane 5, en service depuis 1996, avait déjà acquis une solide réputation de fiabilité, notamment pour le lancement de satellites commerciaux lourds et de missions scientifiques ambitieuses comme le télescope spatial James Webb. Mais le marché a profondément évolué. L’émergence d’acteurs privés, en particulier aux États-Unis, a introduit une forte pression sur les coûts et une plus grande flexibilité des services de lancement. Ariane 6 a été conçue pour répondre à ce nouveau contexte.
Sur le plan technique, Ariane 6 repose sur une architecture modulaire. Elle existe en deux versions principales : Ariane 62, équipée de deux propulseurs d’appoint à poudre, et Ariane 64, qui en possède quatre. Cette modularité permet d’adapter la puissance du lanceur à la masse de la charge utile, qu’il s’agisse d’un satellite institutionnel, d’une mission scientifique ou d’un ensemble de satellites commerciaux. Les propulseurs d’appoint, appelés P120C, sont également utilisés pour la fusée européenne Vega-C, ce qui mutualise les coûts de production.
Le cœur du premier étage est équipé du moteur Vulcain 2.1 – une évolution de celui d’Ariane 5 – qui fonctionne à l’hydrogène et à l’oxygène liquides, un couple d’ergols performant mais exigeant en termes de stockage à très basse température. Le deuxième étage est propulsé par le moteur Vinci, lui aussi alimenté par hydrogène et oxygène liquides. Une de ses caractéristiques majeures est sa capacité à être rallumé en vol, ce qui permet de placer plus précisément les satellites sur différentes orbites au cours d’une même mission. Cette flexibilité offre de répondre aux besoins variés des opérateurs.
En revanche, Ariane 6 n’est pas réutilisable dans sa version actuelle. Elle reste un lanceur dit « consommable », dont les étages ne sont pas récupérés après le vol. Aussi, l’Europe travaille déjà sur des technologies de réutilisation pour succéder à Ariane 6, qui d’ici cette échéance assure la continuité de l’accès à l’espace tout en préparant les évolutions à venir.
Lors de son lancement pour le vol VA267 de jeudi, Ariane 6, d’une masse de 870 tonnes au sol, a consommé 140 tonnes d’ergols. A la différence des moteurs fonctionnant au kérosène (comme ceux de certaines fusées américaines ou russes) produisent principalement du dioxyde de carbone (CO₂) et de la vapeur d’eau, les moteurs à hydrogène liquide d’Ariane 6 émettent essentiellement de la vapeur d’eau. À première vue, cela peut sembler « propre », mais la réalité est plus nuancée puisque la vapeur d’eau injectée directement dans la haute atmosphère peut contribuer temporairement à la formation de nuages ou modifier localement la chimie atmosphérique. Si le nombre annuel de lancements dans le monde se situe actuellement à quelques centaines, l’aviation commerciale, en comparaison, représente des dizaines de milliers de vols chaque jour. À l’échelle planétaire, leur contribution au réchauffement climatique est donc marginale.
L’empreinte environnementale de l’industrie spatiale réside en fait essentiellement dans la fabrication des fusées, des satellites et des infrastructures au sol, qui mobilisent des matériaux complexes, des métaux rares, des procédés industriels énergivores et des chaînes logistiques internationales. Comme pour tout produit technologique, seule l’analyse du cycle de vie complet permet d’évaluer l’impact réel.
